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L'ordinateur et l'Internet en classe de langue : petits conseils pratiques - Troisième partie


texte et images : Paola Musarra

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Écrire pour l'écran



Laissez-moi parler d'un(e) prof
  1. qui a fait des économies pour s'acheter un bel ordinateur et qui a lutté pour faire équiper son établissement d'une salle d'info très performante ;
  2. qui a appris quelques simples commandes HTML pour être indépendant(e) et pouvoir accéder directement à l'Internet ;
  3. qui voudrait "faire du nouveau" avec son ordinateur mais ne sait pas toujours comment s'y prendre.

C'est à ce/cette collègue que je m'adresse : il/elle existe, je l'ai rencontré(e)...

Très souvent ce type de collègue me demande de parler des "contenus". Or, un discours exhaustif sur les "contenus" est impossible ; je pourrais toutefois, si vous le désirez,
  1. dresser une petite liste (j'aime les listes, vous l'avez déjà compris) de... "choses à éviter" quand on écrit pour l'écran ;
  2. vous donner un petit conseil pour "faire du nouveau".

Mais avant de commencer, imaginons une situation concrète : dans un mois, une classe d'élèves français (ou francophones) visitera votre établissement, et vous aimeriez concocter un joli "hypertexte de présentation" sur vos élèves, vos activités, votre ville, votre région...

J'ai choisi cet exemple, qui est très banal, car il nous permet d'aborder une gamme assez vaste de sujets, qui vont des anecdotes privées à l'histoire et à la culture nationales et qui se prêtent à l'utilisation de registres communicatifs suffisamment variés.

Attention : j'ai dit que mon exemple est banal, mais cela ne vous autorise pas à écrire des banalités dans votre hypertexte... C'est la première chose à éviter !

Qu'est-ce qui est "banal"? Dans le monde féodal, ce mot désignait tout ce qui appartenait au "ban", à la circonscription d'un suzerain. Les gens qui voulaient se servir, par exemple, d'un moulin banal ou d'un four banal devaient payer une redevance au seigneur. Par extension, ce mot a successivement désigné tout ce qui est commun, sans originalité, nul (comme les solutions banales en maths).

Dans notre cas, la banalité consisterait à mettre en ligne des textes et des images qui existent déjà... sur papier (dans des guides touristiques, des livres d'histoire ou de géo...).

On peut, bien sûr, chiper des images (citez la source!) ou quelques phrases (rigoureusement entre guillemets !), mais si vous avez un texte conçu pour le papier, il devra être réécrit de fond en comble, pour satisfaire aux exigences de l'écran.

Au fait... quelles exigences ?

Les exigences de l'écran sont en réalité les exigences d'un hypothétique "lecteur en ligne", qui nous demanderait d'éviter à tout prix
  1. les textes trop longs ;
  2. les textes "peu aérés" ;
  3. la langue de bois académique ;
  4. les mises en page tristounettes.

Essayez d'imaginer les réactions du lecteur quand on l'oblige à se taper un interminable texte académique compact et lourd comme un pâté d'immeubles, écrit en caractères noirâtres sur fond blanchâtre...

cortile del liceo Talete - Roma

Parfois on lui propose les textes en question en format PDF, afin que, redevenu lecteur... hors ligne, il puisse éviter pudiquement le "passage à l'écran" : il est censé les imprimer et les lire tout bonnement sur papier !

Cela me fait penser à une Ferrari qu'on utiliserait pour faire un petit tour (vrooouuum ! vroooouuuum !) sans sortir du parking : un vieux vélo ferait mieux l'affaire.

Si vous voulez vraiment la faire marcher à plein régime, votre Ferrari (ou votre Panda), il vous faudra réinventer vos stratégies communicatives.

Ecrire pour l'écran signifie aujourd'hui concevoir une mise en page qui est en même temps une mise en scène : couleurs, images, disposition des éléments sur la page vidéo, sans oublier la qualité de la langue, naturellement.

La dimension pédagogique nous impose en effet la recherche d'un équilibre toujours difficile entre le texte et les images, entre la richesse visuelle et l'efficacité de l'argumentation.

Nos élèves savent tout (ou presque) sur l'impact visuel, ils "pensent" visuel (il suffit de regarder les photos qui illustrent ces pages : elles ont été prises dans la cour d'un lycée romain). Qu'est-ce qui leur manque, alors ? La richesse et l'expressivité de la communication verbale et la force de l'argumentation.

cortile del liceo Talete - Roma

C'est donc sur les textes qu'il faut concentrer notre action pédagogique ; quant aux images, il suffira d'avoir un appareil photo, un scanner, un bon programme pour élaborer les images (pour les réduire, les encadrer, les sectionner) et... des idées originales.

Parlons donc des textes.

La scolarisation efface progressivement dans la communication (surtout) écrite les traces du moi, du corps, les sensations, les émotions... la vie, quoi.

C'est cette dépersonnalisation acharnée qui risque de réduire la communication à des assertions présentées comme des vérités absolues, à la troisième personne de l'indicatif présent. Si vous y ajoutez un souci constant de "scientificité" et un zeste de jargon incompréhensible, vous obtiendrez la langue de bois qui sévit (il y a, heureusement, des exceptions) dans les milieux académiques.

Que faire ?

Ces traces du moi, faut-il les effacer ou non, des textes de nos élèves ?

Je ne vois qu'une solution (qui comporte un double travail) : fournir les instruments nécessaires pour développer au moins deux modalités communicatives :
  • un registre personnalisé, où les traces du moi (le temps, le lieu, le corps, l'histoire individuelle) jouent un rôle de premier plan ;
  • un registre dépersonnalisé, désincarné, un style soutenu, officiel, bien argumenté, destiné à inspirer le respect dans tous les milieux.

Il faut que la panoplie expressive de nos élèves soit riche, bien sûr, mais l'ironie et la prise de distance critique peuvent jouer un rôle essentiel.

Un souvenir personnel : j'enseignais la correspondance commerciale dans un "Istituto tecnico" di Roma. Un jour un de mes élèves me dit: "A' professore', ho trovato quindici modi pe' ddi' : 'nun cio' na lira !'". Il s'agissait en effet de signaler de façon appropriée à un créancier un manque de liquidité...

Mais revenons à notre exemple, le petit "hypertexte de présentation". Pour présenter votre classe, votre établissement et vos activités scolaires vous pouvez tranquillement adopter un registre personnalisé, familial, sympa, plein d'humour, riche en couleurs.

Quant à l'histoire de votre ville et de votre région... résistez à la tentation d'adopter le "style dépliant" ! Exploitez plutôt les ressources de l'Internet : une page de liens commentés style Hyperbul sera certainement plus appréciée.

Mais si vous voulez vraiment faire quelque chose de plus original...

Régine Robin est professeur à l'Université du Québec, à Montréal. Sa création hypertextuelle sur le Web (une expérimentation autobiographique) s'inspire de l'Oulipo et propose des exercices de "déterritorialisation" de l'écriture qui peuvent très bien, à mon avis, être reformulés pour une utilisation pédagogique.

Elle propose la création de "textes à contraintes", avec des règles d'écriture à respecter (les élèves adorent ça !). Un exemple : prendre un autobus, descendre au premier arrêt, prendre une photo et écrire un texte très court qui pourrait constituer la légende de la photo. Il faut que le texte soit complètement rédigé avant l'arrivée d'un autre bus ; ensuite il faudra prendre le bus suivant, descendre au deuxième arrêt, prendre une autre photo et... ainsi de suite. On obtiendra une série de photos et de descriptions qui seront très intéressantes à analyser.

Régine Robin prend comme exemple la ligne parisienne 91. Les bus 91 sont très nombreux, les textes risquent d'être très courts ; qu'est-ce que ça donnerait dans votre ville ?

Ces textes peuvent être utilisés pour les monuments (pensez à la ligne 64 à Rome) mais aussi (et c'est plus significatif) pour documenter les modifications du paysage urbain au fur et à mesure qu'on s'éloigne du centre ville.

Histoires personnelles, lieux et non lieux, itinéraires, dé- (et re-)territorialisation : à vous de jouer sur tous ces claviers. Une simple photo, une légende synthétique : votre page Web est prête. Elle documente un passage éphémère que le Web se chargera d'accueillir, de rendre moins précaire.

cortile del liceo Talete - Roma

Une façon de raconter sa ville, de se raconter, de laisser une trace...

Et ce sera tout !

Je suis là pour vous conseiller, contactez-moi !

Weblio

  • Je remercie Danièle Lévy qui m'a signalé le site de Régine Robin.
  • Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard Folio, Paris 2001 (1981). Visitez aussi un des nombreux sites sur l'Oulipo.
  • Marc Augé, Non-lieux, éd. du Seuil, Paris 1992.