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Altre Voci

Mémoire et identité

Notes sur le temps
par
Paola Musarra

version italienne:
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dessin: Giambattista Piranesi




C'est bizarre: lorsqu'une idée nous hante, tout ce qui nous arrive (rencontres, voyages, lectures, spectacles) semble s'organiser concentriquementPiranèse - Antiquités romaines autour de cet attracteur, comme des poussières autour d'un point de lumière sur la surface d'un miroir.

C'est ce qui m'arrive en ce moment: le fait d'avoir évoqué l'écoulement du temps, et par conséquent la mémoire et l'oubli, l'écriture et l'identité, me rend sensible à toutes les manifestations de cet univers labyrinthique qui allonge ses méandres dans le noir, s'évase en lacs cachés ou remonte violemment à la surface en bouillonnant.

Grâce à la prise de distance et à l'action toujours sélective de la mémoire, l'expérience du passé est reconnue comme telle, étiquetée et située dans le temps et l'espace. Epuré de ses côtés négatifs, qui pourraient ternir son éclat, le souvenir se revêt alors d'une forme tangible, digne d'être accueillie dans une sorte d'enceinte sacrée, qui est le lieu où se construit, parfois se pétrifie, je dirais même se statufie notre identité individuelle et collective, le lieu où s'écrit notre histoire.

Dans les sociétés totalitaires, affirme Pierre Vidal-Naquet, mémoire et histoire, l'une et l'autre officielles, se doivent de coïncider parfaitement, "quitte à être modifiées sur ordre venu d'en haut."

Dans les sociétés pluralistes, plusieurs mémoires peuvent coexister: c'est "la rivalité organisée des mémoires".

Mais pour conjurer le risque d'une "utilisation publique de l'histoire" (Nicola Gallerano) qui effacerait la complexité du travail de l'historien au profit de la lutte politique entre factions, il faut explorer la notion de mémoire dans toute son ambiguïté: la mémoire peut en effet sacraliser le passé et empêcher la manifestation de nouvelles identités dans le présent. Ecoutons Nicola Gallerano "Une réflexion sur la mémoire devra donc stimuler la formation d'une identité capable de se renouveler."

Il faudra donc descendre courageusement, en spéléologues, au-dessous de l'espace consacré où tout est bien rangé, où sont gardés les vestiges officiels de notre passé, pour explorer cet enfer souterrain où le temps est aveuglement roi, ce désordre inférieur, ce Caprice piranésien où s'entassent des ossuaires, des dalles brisées, des fragments illisibles d'inscriptions oubliées.

Partons à la recherche d'une "vérité", partielle, bien sûr, toujours provisoire et susceptible de révisions, et pourtant capable de désincruster, de solliciter, de "faire bouger" notre vision du passé.

Ce mois-ci, sur MeDea, Giuseppe Rocca plonge dans son passé pour le mettre en scène mais aussi pour prendre ses distances de ce monde révolu que sa maturité d'artiste lui permet aujourd'hui de contempler lucidement.

De son côté, Gabriella Alù évoque courageusement le rôle joué par les femmes dans l'occupation des terres en Sicile: cet épisode, menacé par un double oubli (celui qui efface l'histoire non officielle et celui qui suffoque la voix des femmes) remet emblématiquement en discussion notre histoire récente et nous oblige à repenser (Gabriella nous en fournit les instruments) l'éternel conflit Nord-Sud qui afflige notre identité.

Plus près de notre vie quotidienne, Ermenegilda Uccelli-Gravone (Emi) accepte de bon gré une "mise en page" qui est aussi une "mise en scène" de son identité multiple: son expérience personnelle du féminisme militant s'ouvre aujourd'hui avec souplesse aux plus récentes théorisations (Haraway) qui attirent la jeunesse, sans pour autant oublier les étapes douloureuses d'une lutte toujours recommencée (les "femmes en noir").

La RedRom (= rédaction romaine) accueille Paola Rosati qui nous parle d'un spectacle où l'identité s'estompe bien au-delà de l'ambiguïté sexuelle jusqu'aux limites entre la vie et la mort.

Visages mouvants, transformations, identités multiples: MeDea se renouvelle et accueille dans sa rédaction... un homme, ben oui! C'est Bruno Flores, le proteus de la RedRom. Permettez-moi de lui souhaiter la bienvenue, d'autant plus que notre site, ce petit Tamagotchi vorace, semble apprécier les soins paternels de Bruno...

Pour terminer, je voudrais vous signaler les lectures qui ont accompagné mes réflexions sur le temps, l'oubli, la mémoire, l'identité, l'histoire, la tradition.
Emi me fait remarquer qu'à part mes écrits mes indications bibliographiques ne comportent que des livres ou des articles dont les auteurs sont des hommes.
Prenez donc ma petite bibliographie comme une simple provocation intellectuelle: à vous de la compléter au féminin par vos lectures personnelles, sur papier ou en ligne.
Certains auteurs (Todorov, Hobsbawm, Nicola Gallerano) sont pour moi de vieux compagnons de voyage, d'autres, comme Weinrich et Gleick, sont des lectures récentes que j'aimerais partager avec vous parce que je me propose de les analyser de plus près l'année prochaine sur MeDea, comme nous l'avons déjà fait cette année avec Donna J. Haraway en septembre et en octobre), vous rappelez-vous? Maintenant l'hiver s'annonce dur, dur...
Partons donc à la découverte de ces livres qui pourrons nous offrir des arguments pour défendre nos points de vue, nous en avons vraiment besoin.
Suivez-moi!




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